Stylisation de la normalité poussée à l’extrême, le Normcore est la tendance inattendue dont tout le monde parle. Contraction oxymorique de « normal » et « hardcore », ce terme désigne le phénomène le plus en vogue du moment : le non-style, la posture basique, une esthétique de l’ordinaire composée d’éléments tellement triviaux qu’ils sont devenus hype. L’oncle Bruno est devenu cool : son tee-shirt blanc côtelé C&A, sa polaire zippée Quechua, ses tennis à scratch Gémo, font de lui un modèle de style, un beauf chic, un adepte du Normcore.

Perçu comme un micro-mouvement adopté par certains hipsters new-yorkais blasés, et théorisé par le bureau de tendances K-Hole dans son rapport annuel, le Normcore est totalement dans l’ère du temps. Cultiver sa différence étant devenu trop courant dans un monde où toutes les excentricités sont permises, la transgression voudrait donc que l’on (re)devienne parfaitement normal, démodé, complètement banal, pour reconstruire son individualité et se différencier. Plus qu’une mode, le Normcore est quasiment un courant d’idées libertaires.

Bien que cette tendance soit née dans la rue, c’est un article du New York Mag qui a mis en lumière ce phénomène. La journaliste Fiona Duncan est en effet partie d’un constat troublant. L’été dernier, en se baladant dans Soho, elle n’est pas parvenue à distinguer les jeunes branchés des touristes de la classe moyenne américaine, tous étant habillés de la même façon: jeans délavés, polaires et baskets lâches.

 

La mode n’est-elle pas un éternel recommencement, qui affirme innover en réutilisant des éléments du passé et en les adaptant au présent ? Le courant Normcore en tout cas prend sa source dans la culture des années 90, et en particulier dans les séries américaines telles que Friends ou Seinfield. Leurs personnages deviennent des modèles, en tant que représentants de l’anti-fashion des nineties. Le look-uniforme d’un Steve Jobs ou d’un Larry David, en repoussant les limites du minimalisme, est désormais ‘in’. L’adoption d’une dégaine de ringard n’étant qu’une forme classique de rébellion face à l’establishment.

 

Difficile alors de discerner les emblèmes de ce style aux contours si flous… Certains designers s’en sont déjà pourtant emparés, plus ou moins consciemment, en déclinant des pièces ultra-normales, et en les rendant hautement désirables. En tête du peloton Normcore, on trouve le collectif VETEMENTS, né en 2014 et composé d’anciens de Martin Margiela. Les sept créateurs de cette bande à part misent sur l’anti-conformisme en chinant et en détournant des pièces trouvées dans des friperies. Symbole de la consécration du style Normcore, le fondateur de Vêtements, Demna Gvasalia, vient d’être nommé directeur artistique de la maison de couture Balenciaga, pourtant plus connue pour ses broderies raffinées que pour ses blousons militaires oversize.

Arrive ensuite Gosha Rubchinskiy, nouveau protégé de l’empire Comme des Garçons, qui a remis au gout du jour le mulet, la coupe en brosse, les joggings et les sweats de l’ère postsoviétique.

 

Autre ambassadeur malgré lui du mouvement Normcore, Simon Jacquemus a chamboulé les codes de la Paris Fashion Week en teintant ses collections d’une bonne touche de dérision. Le jeune trublion et enfant prodige de la création à-la-française n’hésite d’ailleurs pas à accoutrer Christine And the Queens dans son dernier clip ‘Chaleur Humaine’ d’un tailleur dix fois trop grand pour elle.

Enfin, même Karl Lagerfeld semble avoir rejoint, à sa façon, les rangs du Normcore, en organisant les défilés des sacro-saintes collections Chanel dans un supermarché puis dans un aéroport, décors par excellence de monsieur-tout-le-monde.